Apocalypse 2014 : « La Loire à vélo » Par Jean-Luc SIMONET

 

Jean-Luc à son arrivée en haut du Col de Gerbier

Jean-Luc à son arrivée en haut du Col de Gerbier

Le vélo au long cours n’est pas du sport, c’est un mariage d’amour avec la Nature, une communion très intime avec l’infinité de l’espace. Grâce au mouvement circulaire des pédales et des roues que le cyclo lance à la force des jambes, il participe charnellement, pour son plus grand bonheur, à la ronde éternelle de l’univers, de la Terre et de tous les corps célestes lancés dans l’éternité de l’espace-temps. Au comble de la joie de cette union, moi si petit dans l’univers infini, je me vois comme dialoguant avec lui, sur un pied d’égalité ! Ou même, dans un délire d’orgueil, comme un dieu tout-puissant, le Shiva Nataraja hindou, le Roi divin de la Danse, qui dans son cercle de feu crée le monde en dansant, lance du pied la ronde éternelle des planètes et des étoiles !

Pareille joie et fol orgueil inconscient m’habitaient sans doute il y a quelques années, lors d’un brevet de 300 km organisé par l’ASPTT, qui nous menait en Pays Fort et en Puisaye. Nous étions partis en pleine nuit, et très vite je roulais joyeusement à bonne allure. Étonné, mon copain Christophe me demanda pourquoi je roulais si vite, si tôt après le départ. Je lui répondis en manière de boutade, mais trop spontanément pour ne pas trahir un sentiment déraisonnable de puissance : « C’est pour accélérer la rotation de la Terre, et avancer l’heure du lever du Soleil ! » De fait, « scientifiquement » mon propos pouvait se défendre, puisque nous roulions dans le même sens que notre vieille Terre : il ne manquait qu’une certaine masse à nos roues pour jouer sur sa course …

Oui, le vélo au long cours n’est pas du sport, c’est un mariage d’amour avec la Nature, pour le meilleur et pour le pire. J’ai bien connu les deux en 2014, lors de « La Loire à Vélo » de L’Amicale Laïque La Source.

La belle équipe, huit cyclos, Christiane (honneur à la Dame !), Bernard, Serge, Claude, Alain, Daniel, Pierre et Denis, partait lundi 19 mai 2014 au matin pour une randonnée de cinq jours jusqu’aux sources de la Loire, au Mont Gerbier de Jonc.

Quant à moi, je n’étais pas libre jusqu’au mercredi, je me proposais donc de partir mercredi soir pour rejoindre les copains le jeudi soir à Bas-en-Basset (Haute-Loire, sur la rive gauche du fleuve). Ainsi j’aurais pu participer à la dernière étape, la plus belle, celle de la Source et du Gerbier ! Mais en plus je voulais rentrer à vélo, le samedi-dimanche : soit plus de 1000 km en quatre jours et demi. L’homme propose, le destin en dispose autrement, souvent…

J’ai déjà grimpé quelques fois au sommet du Gerbier, en vélo. En 2007, j’ai bouclé une randonnée Orléans-La Source-Orléans, au plus près du fleuve, en quatre jours et demi. C’était quelques jours après le décès de notre amie Jacqueline, dans un accident automobile lors de son retour de la même expédition… L’année dernière, avec mon ami Christophe, j’ai accompli un nouveau pèlerinage à la Source, en quatre jours et demi encore, par un itinéraire différent, qui passait par le Mont Dore et le Mont Mézenc. Que de souvenirs magnifiques ! Rouler dans ces paysages immenses me plonge dans une véritable extase amoureuse, sinon érotique (ce serait douloureux sur un vélo, et si je suis monté sur un âne, je ne suis pas monté comme un âne…) : quand la météo le veut, c’est comme baigner dans un océan de beauté. Quel bonheur ! Mais pour mon malheur, je suis de nature inquiète et tous les jours je m’inquiète plusieurs fois par jour de la météo, pour mes prochaines sorties vélo. Or la météo s’annonçait quelque peu inquiétante, le jour de mon départ…

Ce jour-là, mercredi 21 mai, vers 17h, je sortis de chez moi tout équipé, avec mon bel « Âne d’or », pour me rendre à la Source (d’Orléans !) assurer mon cours habituel de 17h30 à 19h, à la Maison des Associations. Après, j’irais directement à la gare de St-Cyr prendre le train de 19h50 pour Vierzon, d’où commencerait mon périple cyclo.

Avant d’arriver, j’essuyai quelques gouttes, et à peine à l’abri une violente averse s’abattit sur le quartier. Effrayés par une « alerte météo » (encore elle, semeuse de peur !), deux de mes élèves (soit la moitié de l’effectif !) ne vinrent pas. Après vingt minutes d’attente, j’annulai le cours et partis à la gare dans l’espoir de prendre un train plus tôt que prévu. Espoir comblé, tout commençait bien : arrivé à Vierzon avant 19h, je mangeai tranquillement à la gare puis partis vers 19h30. Déjà le ciel roulait de gros nuages noirs…

À peine avais-je roulé 30 km dans la vallée du Cher : j’étais trempé comme une soupe, première pluie diluvienne ! À St-Florent-sur-Cher, vers 20h30-21h (km 35), gros bourg avec un joli petit château, j’espérais bien m’abriter quelques instants dans l’un des troquets du coin : tous fermés ! Alors je plongeai dans la nuit liquide…

Pluie, vent, orage au loin, droit devant moi. Berry profond, Levet, Dun-sur-Auron… Dans ce patelin, je m’abrite dans un confortable « chalet de nécessité » (WC publics, en bon français) pour handicapés, électroniquement ultra-moderne. Je m’y sens si bien que je sors mon sac de couchage. Mais la modernité technologique est trop compliquée pour moi : soufflement de la clim’, déclenchement de la chasse d’eau tous les ¼ d’heure, et fuite d’eau qui mouille le sol ! Je m’enfuis ! Pour m’arrêter plus loin dans d’autres lieux d’aisances, à Ainay-le-Château, où j’étais passé l’an dernier, de jour (c’est une réminiscence caractéristique des vieux cyclos, quasi réflexe de Pavlov, qui explique pourquoi tant d’entre eux éprouvent souvent un besoin irrésistible de s’arrêter pisser : c’est qu’ils viennent d’arriver à un endroit où ils ont déjà pissé !).

Puis ce fut la traversée de la sombre forêt de Tronçais (de la vinrent les chênes des bateaux de la « Royale », au temps de Louis XIV et Colbert ; là fut envoyé mon père en 1940, de sa Charente Limousine natale, pour y passer ses 17 ans dans un « chantier de jeunesse » de Pétain). Ces pensées trottinaient dans ma tête, « Esprit, es-tu là ? », tandis qu’au loin des éclairs luisaient par intermittence.

Le jour vint enfin, promesse de délivrance des angoisses de la nuit… Vaine promesse ! Le jour fut plus noir que la nuit !

« Toi qui entres ici, abandonne toute espérance ! » est-il écrit sur la porte de l’Enfer, selon Dante. Journée dantesque ! Tout ce jour j’ai ruminé le mot du poète florentin. Et j’ai compris : il n’est d’autre espérance que celle que donne la présence d’un ami, espoir qu’avec lui je serais un peu plus   fort contre l’ennemi terrible qui s’avance, tellement plus fort que mes pauvres forces de misérable humain… Cette espérance-là est celle que ce compagnon possède la force absolue, qui sauve de tous les dangers de mort. Sauveur, ange gardien… Cet être si merveilleux, promis à chacun de nous en particulier, les Égyptiens l’appelaient le « Ka » : dans la nuit diurne du jeudi 22 mai 2014, après plus de 40 ans d’égyptologie, j’ai enfin compris ce qu’ils voulaient dire par là…

Mais mon Ka n’était pas là, je sombrais dans un noir désespoir ! Vent hurlant, vagues roulantes des nuages… Une autre réminiscence me saisit : enfant, bien à l’abri chez moi, je vois par la fenêtre passer les lourds nuages de l’orage. C’est le visage même de la mort qui s’approche, je me réfugie terrorisé sur les genoux de ma mère ! Mais ce jour, il y a quelques jours, point de refuge…

Je fais du vélo au long cours pour acquérir les qualités que je ne possède pas par nature : courage, patience, endurance et persévérance. Pour les deux premières, mon échec est total…

Mais sois raisonnable, Jean-Luc : quand l’ange gardien manque à l’appel, on peut toujours compter sur la chance, elle est bonne fille, elle te donne toujours une chance, d’être bonne plutôt que mauvaise. Au fond, elle m’a souri tous ces jours de « la Loire à vélo ». Ainsi le matin du 22 mai fut calme en Bourbonnais. Après St-Pourçain-sur-Sioule (prochaine « Semaine Fédérale » !), je traversai l’Allier et entrai au « Pays des Vérités » (de Lapalisse, où je ne suis pas passé). À Magnet, « premier village électrifié de France », qui possède un « électrodrome », malgré mes craintes pas d’orage en vue… Vers midi j’entrais dans les Monts de la Madeleine, qui s’étendent entre Vichy et Roanne.

Alors, la descente fut infernale : vrombissement du vent dans les arbres, débris de bois et de feuilles jonchant la chaussée, chahut des nuages dans le ciel… Pause à St-Haon-le-Châtel (près de Roanne). Puis je gagnais le lac de Villerest, sur la Loire. Vent, vent, vent, noir, noir, noir… Vers 16h, non pas épuisé mais démoralisé, je me laissai tenter par un hôtel au bord de la route, en pleine campagne au-dessus du lac, près de Cordelle. Depuis la veille, j’avais parcouru 255 km, au lieu des 365 prévus. Je prévins les copains : je ne les rejoindrais pas le soir, à Bas-en-Basset, 100 km plus loin, et j’essaierais de les retrouver le lendemain, à Sagnes-et-Goudoulet (au pied du Gerbier).

Le temps n’empira pas, il n’y eut pas d’orage, et je ne tardai pas à regretter ma pusillanimité : si seulement j’avais roulé encore une heure ou deux, en partant tôt le lendemain j’aurais pu rejoindre les copains à Bas-en-Basset avant leur départ matinal…

Le lendemain, je partis dès potron-minet, à 5h. Jour enchanteur ! Toujours du vent, très violent l’après-midi, mais ni orage ni pluie. Seul désagrément, la circulation automobile, quelques frayeurs d’accident… « La Loire à vélo » est un joli slogan, mais dans la réalité des aménagements manquent. Les petites routes de la plaine du Forez, « blanches » sur la carte, sont très circulantes, et la magnifique route des bords de Loire (entre St-Just-St-Rambert et Bas-en-Basset, pour moi, et sans doute au-delà pour les autres) est très désagréable par la densité de son trafic. Les promoteurs de « La Loire à vélo » devraient se demander si l’on ne pourrait pas aménager quelques équipements pour les cyclos, ou sinon recommander un itinéraire différent, moins fréquenté.

Après Bas-en-Basset, pour raccourcir mon parcours je quittai le lit de la Loire, en suivant en sens inverse l’itinéraire que j’avais prévu pour mon retour. En Haute-Loire, entre Yssingeaux et Fay-sur-Lignon, je traçais mon sillon dans le magnifique « Pays des Sucs » (des jolis mamelons en pain de sucre), aux vastes horizons, sur des plateaux bosselés, inclinés en pente raide ascendante, exposés à tous les vents de tous les diables. Mais pour l’heure les diables étaient édentés, avaient épuisé leurs munitions de nuages : sans la menace de leurs gueules de mort,  je ne craignais rien et j’avançais vaillamment contre le vent (50-80 km/h, peut-être ?), et contre la pente (jusqu’à 10% ?). « L’Âne » fut tout aussi vaillant, et plus courageux que moi, pas une plainte, pas une crevaison, pendant toute notre odyssée…

Après Fay-sur-Lignon, je fus mieux abrité par la masse des montagnes, sur la « route du pied du Mézenc ». Elle franchit plusieurs cols à 1300m d’altitude environ, ce qui permet de gagner de la vitesse et du temps à chaque descente. Elle traverse des bois de feuillus et de conifères, et des prairies bordées de genêts, d’émeraude et d’or en cette saison : bonheur des yeux !

À mon départ le matin, je ne pensais guère atteindre le Gerbier avant 21h : j’y fus à 18h30. Et là, que vois-je ? un bataillon de la belle équipe de l’ALLS, les accompagnateurs en auto et les accompagnés cyclos que le vent avait durement meurtris ! Les « survivants », Pierre et Daniel, venaient à peine de repartir en vélo. Quelle joie d’avoir retrouvé les copains ! Depuis 5h du matin, j’avais parcouru 200 km, mais en dépit de la distance, de la pente et du vent, je ne me sentais pas fatigué : je crois bien que le souffle de tempête m’avait insufflé assez d’adrénaline pour suivre ma route jusqu’au bout du vent !

À l’hôtel de Sagnes-et-Goudoulet, perdu en pleine montagne au pied du Gerbier, mais très agréable, dans une grande bâtisse ancienne, et spécialisé dans l’accueil des randonneurs et des cyclos, en particulier lors de la fameuse « Ardéchoise », je partageais une chambre avec Claude et Bernard : deux petits lits superposés et un grand lit double. Très gentiment, malgré leurs douleurs, pensant que j’étais très fatigué après ma longue journée (ce qui était faux), et malgré mes refus répétés, ils ont insisté pour que je prenne le grand lit.

Débarquer à l’improviste dans un lieu perdu réserve parfois d’étonnantes surprises : le minuscule hameau de Sagnes-et-Goudoulet possède, en plus de son site désolé et de son nom délicieusement gouleyant, sans doute la plus belle cabine téléphonique de France et de Navarre, voire du monde : en pierre, à toit de lauzes ! Claude, technicien-poète, me fit remarquer qu’un engin de chantier ne pourrait pas venir l’enlever, avec sa pince géante ! Pour moi, à l’heure où j’écris, le souvenir de cette magnifique cabine téléphonique en évoque une autre, plus proche dans l’espace et dans le temps, beaucoup moins sympathique, à Marcilly-en-Villette, ce dimanche lors de mon retour (voir plus loin…).

Après ma nuit d’hôtel, je voulais partir le lendemain à 6h du matin, et parcourir 220 km pour atteindre un hôtel que j’avais réservé, à St-Just-en-Chevalet (« Pays d’Urfé », département de la Loire, entre Thiers et Feurs). Mais il n’en fut rien…

À l’hôtel de Sagnes-et-Goudoulet, à l’heure du dîner, un jeune type entra, vêtu d’un curieux maillot à paillettes. Quelqu’un dit : « Il neige ! », on a bien rigolé. Le gars est ressorti, son maillot n’avait plus de paillettes : il neigeait ! Ça m’a bien refroidi… Je décidai d’attendre le matin pour aviser, après le petit déjeuner. Trois options : partir seul en vélo, partir avec les copains et la remorque sur une certaine distance avant de remonter à vélo pour gagner mon hôtel, ou rentrer avec tout le monde à Orléans. Après la belle journée du Gerbier, je n’avais pas envie de rentrer en voiture, je voulais encore rouler à vélo (d’autant plus que j’avais donné procuration pour voter en mon nom aux élections européennes, qui se tenaient ce dimanche). Je choisis donc la solution intermédiaire, je descendrais à Montbrison (Forez, sous-préfecture de la Loire). 150 km de gagnés, ou perdus : je ne ferai pas 1000 km, mais tant pis, la météo ne m’inspirait toujours pas confiance…

Le lendemain, samedi 24 mai, après le petit-déjeuner, après le chargement des vélos et les formalités d’usage (photos…), dans la joie d’une expédition pleinement réussie malgré les éléments déchaînés, nous partîmes guillerets dans nos deux véhicules : le « Picasso » (où je montais), tractant la remorque à vélos et conduit de main de maître par Jacky, et le « Minibus Opel » conduit par Alain.

À un moment donné, j’ai surpris une conversation téléphonique : à l’autre bout du « fil », Francette (l’épouse de notre président préféré, je dis ça pour la postérité et non pour vous bien sûr, qui la connaissez tous) dit, entre autres choses, que bien sûr elle me connaît. J’en reste perplexe. Au bout d’un long temps, je dis à la dame qui téléphonait à Francette : « Moi aussi je connais Francette, mais je croyais que c’était vous ! ». Grosse rigolade ! J’ai compris alors pourquoi Pierre, la veille, cherchait avec quel homme il passerait la nuit, alors que sa femme paraissait être là (sur le coup, pour calmer mes interrogations muettes, je crus comprendre que Francette ne faisait que passer, ne resterait pas la nuit…) : ce n’était pas Francette, mais Jacqueline, sa sœur jumelle, épouse de Jacky !

          Reprenons le cours du périple. Arrivé à Montbrison vers 12h30, par un temps mi-figue mi-raisin, pas trop inquiétant, j’enfourchais de nouveau ma vaillante monture. Situé à 50 km à peine, j’atteignis vite fait St-Just-en-Chevalet, dans les Monts de la Madeleine, vers 16h. Comme mon hôtel n’était pas encore ouvert, je grimpai un col de plus, de 5 km. Je regrettais alors de ne pas être plus au nord : demain, je devrai parcourir 320 km pour arriver chez moi…

Alors je décidai de partir dès 4h du matin. Mais l’intendance a du mal à suivre : le départ eut lieu à 4h30.

Miracle, la journée fut belle, et le vent très favorable, je volais ! Que de magnifiques paysages j’ai alors traversés, des Monts de la Madeleine à la plaine de l’Allier ! Paysages moutonnant de collines et de bosquets, à perte de vue, tous les horizons à plusieurs dizaines de kilomètres ! Repassant à Magnet,  je passai sur la rive gauche de l’Allier vers midi. Je volais comme le vent de ville en ville, par les bois et par les champs : en Bourbonnais, Souvigny, St-Menoux, Le Veurdre (au bord de l’Allier) ; en Berry, Sancoins, Nérondes… Avant Nérondes, au lieu-dit Croisy, j’ai vu le plus beau château d’eau de ma vie : dominant le paysage sur une hauteur, il paraît comme un gigantesque pigeonnier, comme un haut donjon à poivrière, entièrement bâti en pierre de taille. Mais il n’est pas moyenâgeux : c’est bien un château d’eau dès l’origine, bâti entre 1949 et 1952 avec la pierre locale.

Après Baugy et Les Aix d’Angillon, je fis une pause à Henrichemont, sur la place centrale, dans un bistrot où je commence à être connu comme le loup blanc, si « L’Âne d’or » à plumes ose dire… Il me restait alors environ 80 km avant d’arriver chez moi.

Après 16h, le ciel se fit menaçant, mais longtemps j’ai cru pouvoir échapper à l’orage.

Après Chaon et jusqu’à Marcilly-en-Villette, sur 22 km et près d’une heure, j’ai vécu la plus terrible frayeur dont je me souvienne, moi que la vie a jusqu’à présent généreusement épargné, malgré mon âge avancé.

Ma première grande peur actuellement mémorable est mon ascension de la Grande Pyramide, un jour de 1975, quand j’avais 22 ans. À chaque enjambée pour gravir un gradin du géant, je craignais de déraper sur les débris de calcaire accumulés par l’érosion, au risque de rouler jusqu’en bas, tout disloqué, et je priais ardemment le Grand Khéops de pardonner mon sacrilège et d’épargner ma vie…

Plus récemment, en 2005, une seconde fois j’ai bien cru mourir en Égypte, sur la route d’Abou Simbel : notre véhicule lancé à grande vitesse a glissé sur le côté gauche et s’est traîné sur une centaine de mètres. J’attendais les tonneaux, la mort, j’étais calme, je n’ai pas vu défiler ma vie, comme on dit que cela se passe en ces moments. Notre véhicule s’arrêta, j’en sortis indemne, sans blessure ni contusion.

Le vélo au long cours engage le tout de la vie, qui ne va pas sans la mort. Ce n’est pas une démarche suicidaire, ni masochiste, mais nécessairement on y engage tout son être, au risque de la mort, puisque du matin au soir, et parfois du soir au matin, la vie se résume en ce déplacement vélocipédique.

Si la vie est le chemin, il n’est autre que celui qui permet d’échapper à la mort, pour un temps… Mais celle-ci est toujours là, toujours proche, comme l’aiguillon qui pousse à le fuir. Notre vie ordinaire, avec toutes nos occupations, tous nos soucis qui nous distraient sans cesse, qui nous détournent de l’angoisse existentielle (c’est leur vertu), nous cachent la vérité de la vie (c’est leur travers). Si l’on ne sent pas l’aiguillon de la mort, on ne goûte pas à plein le sel de la vie…

Comme l’a bien dit Einstein, « tout est relatif », la vie n’est rien sans la mort, et vice versa.

Je me souviens d’un grand moment de frayeur lors d’une randonnée solitaire dans le Massif Central, vers 1995-1998. C’était l’été et je montais au Puy de Dôme par une chaude après-midi. Un orage violent éclata, j’avançais terrorisé. Je m’abritai dans une sorte de cabane au plafond bas, au bord de la route. Il y faisait sombre. J’entendis soudain un martèlement sourd. Aiguisant mes yeux, je perçus dans la pénombre la cause du bruit : des lapins, tapant du pied dans leur clapier ! Sans doute étaient-ils mécontents de mon intrusion dans leur intimité, mais moi j’étais content de les entendre, in petto je les remerciai de leur accueil, et une joie intérieure me mit un sourire au cœur : la vie était encore là, la mort restait dehors ! Et j’ai survécu à cet orage.

En 2007, lors de ma « Loire à vélo » en solitaire, parti le 16 juillet vers 16h, je devais atteindre le lendemain La Séauve-sur-Semène (20 km à l’Est de Bas-en-Basset) pour y passer la nuit. Dans l’après-midi, non loin de l’arrivée, sur le plateau au-dessus de la Loire, je fus pris dans un violent orage, mais un indigène compatissant me chargea avec mon vélo dans sa petite fourgonnette : « Elle est à toi, cette chanson… ». Le lendemain matin, dès l’aube après une nuit à Lezoux (entre Thiers et Clermont-Ferrand), je fus pris dans un orage qui se présentait droit devant moi : sous un déluge de pluie, au milieu des éclairs, je me tapis sur le ciment gras d’un bâtiment technique inoccupé…

          Dimanche 25 mai 2014, l’orage atteignit son paroxysme de violence, pour moi, entre Sennely et Marcilly-en-Villette, vers 19-20h. Un déluge incroyable, des rideaux d’eau qui m’enveloppaient, au milieu d’éclairs épouvantables. À chaque ruban d’éclair qui s’emparait soudainement de tout le ciel je me sentais plus mort que vif !  « La terre de notre mort nous opprime et nous ignore… » (A. de Vigny). Heureusement que je ne suis pas cardiaque (à ma connaissance…) ! L’ascension de la cordillère du Ciran fut effroyable : la foudre m’attendait-elle juste au sommet ? Et toujours mon cerveau félon me fredonnait : « C’était un petit cheval blanc, qu’il avait donc du courage ! Il est mort par un éclair blanc, tous derrière, lui devant ! » Dieu sait pourtant si je déteste cette chanson de Brassens, que j’aurais adorée s’il avait remplacé « cheval » par « âne » ! Mais en l’occurrence, tant mieux que la chanson dise « cheval » : comme je suis un âne, elle ne peut prédire ma mort !  Et par chance, semble-t-il, la foudre tombait plus loin, sur ma gauche, vers La Ferté St-Aubin ; mais l’orage avançait dans la même direction que moi, aussi vite que moi…

Quelques voitures m’ont doublé et deux ou trois fois je leur ai fait signe de s’arrêter pour m’aider. Peine perdue. À Marcilly, je décidai de m’arrêter : il était environ 20h, tout était fermé, même les WC publics, du type moderne très confortable, qui ont été inaugurés récemment et que j’ai déjà essayés !  À un type qui se pressait de rentrer je demandai où trouver un abri : il m’indiqua vaguement un hangar dans la campagne et se garda bien de me proposer de venir chez lui…

Alors je suis entré dans la cabine téléphonique devant l’église, où je me suis recroquevillé en pensant que peut-être une telle installation pouvait attirer la foudre… Après un long temps j’ai enfin pensé à appeler (merci aux inventeurs du téléphone portable) une âme charitable qui est venue à mon secours. Et grâce à elle je suis rentré sain et sauf, en voiture.

Bilan de cette épique odyssée : échec apparent, puisque je n’ai parcouru que 800 km au lieu de 1000, et que je n’ai pas terminé en vélo (et au retour je tenais à venir saluer encore la Loire, en hommage à sa beauté, en rentrant de Sandillon à St-Denis-en-Val, chez moi, par la levée ; le déluge a noyé mon vœu).

Mais grande aventure, avec le goût d’une grande intensité vitale : joie, joie, joie !

Je souhaite la même joie à tout un chacun en général, et à tous les cyclos de l’ALLS en particulier.

Jean-Luc SIMONET

 

 

 

spacer